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Note de conservation

La photographie brésilienne à la BnF

Par Héloïse Conesa

Conservatrice du patrimoine · Photographie contemporaine · BnF

Un fonds qui s'inscrit dans une collection de photographie latino-américaine unique dans une institution nationale

Les collections photographiques de la BnF ne se cantonnent pas au domaine français : à côté des très riches ensembles consacrés aux photographes européens, américains ou japonais, la photographie latino-américaine constitue également un axe remarquable, bien qu'encore trop méconnu (une conférence à la Maison de l'Amérique latine en juin dernier a mis en évidence la richesse de cette collection et a permis de relancer les échanges avec photographes et galeristes en Amérique latine). Initiée dès le début des années 1980 par Jean-Claude Lemagny, conservateur pour la photographie contemporaine de 1968 à 1996, par ailleurs passionné par le Mexique, ce fonds latino-américain regroupe entre autres des tirages de photographes mexicains (de Manuel Alvarez-Bravo pour la période moderne à Flor Garduño ou Graciela Iturbide pour les contemporains…), argentins (Oscar Pintor, Paula Luttringer…), vénézuéliens (Paolo Gasparini, Anabell Guerrero…), chiliens (Sergio Larrain, Sergio Purtell) et péruviens (de Martin Chambi pour les débuts du XXesiècle à Lorry Salcedo-Mitrani et Fernando La Rosa pour la période actuelle…). C'est lors des Rencontres internationales de photographies d'Arles dans les années 70-80 que Jean-Claude Lemagny effectue plusieurs lectures de portfolios qui lui permettent de rencontrer de nombreux photographes latino-américains désireux de trouver en France conseils et moyens de diffusions de leurs œuvres et qui parfois, du fait de la situation politique tendue dans leur pays, ont fait le choix de l'exil en France.

La collection de la BnF compte aussi un vaste ensemble de photographies brésiliennes (Sebastiao Salgado, Miguel Rio Branco, Nair Benedicto, Carlos Freire…) qui s'est enrichi de manière importante ces cinq dernières années grâce au mécénat de la société Métropole, à l'action volontariste du galeriste Ricardo Fernandes et à celle d'autres acteurs en France et au Brésil, soucieux de préserver le riche patrimoine photographique de cet « éternel pays d'avenir » selon les mots de Georges Clémenceau. Il convient à ce titre de rappeler que l'histoire de la photographie au Brésil a régulièrement croisé le chemin de la France. Ainsi, le peintre naturaliste franco-brésilien Hercule Florence introduit la photographie dans le pays au XIXe siècle, avant que le médium ne se développe sous l'impulsion de l'empereur Dom Pedro II, lui-même daguerréotypiste. Dans les années 1930, on assiste à l'émergence des Foto clubes Cariocas à Rio ou du Foto Cine Clube Bandeirante de São Paulo. Tout en démocratisant l'usage de ce médium jusqu'alors élitiste ou principalement orienté vers le photojournalisme et le portrait, ces clubs favorisent les contacts avec d'autres sociétés de photographie occidentales, à l'instar de la Société française de photographie qui dispose par ailleurs d'un fonds représentatif de la production des photo-clubs brésiliens. Progressivement, l'engouement pour le modernisme brésilien et la présence à Paris de nombre de ses représentants permet à certains peintres et photographes d'acquérir une notoriété. C'est par exemple le cas de Geraldo de Barros – prix Nadar en 2017 pour son livre posthume Sobras, publié aux éditions Chose commune. Les portraits de plusieurs de ces artistes comme Frans Krajcberg ou Lygia Pape, photographiés par Juan Esteves, sont d'ailleurs présents dans les collections de la Bibliothèque. Dans les années 1960, la dictature militaire marque un coup d'arrêt sur la scène artistique internationale à la photographie brésilienne, qui doit attendre les années 1990 pour retrouver un nouveau souffle.

Constitué de plus d'une cinquantaine d'auteurs et de près de mille tirages, cet ensemble de photographies brésiliennes, unique dans les collections publiques nationales et dont l'étude approfondie ne fait que commencer, dévoile une grande variété dans les écritures, contribuant à proposer une approche non-essentialiste et résolument post-coloniale de la production latino-américaine.

Un enrichissement qui s'appuie sur un mécénat de Denise Zanet, sur la communauté franco-brésilienne et sur un réseau de partenaires privés et publics au Brésil

Si quelques expositions récentes ont contribué à faire connaître l'effervescence photographique du Brésil aujourd'hui, la BnF est la seule institution nationale à conserver un ensemble aussi significatif de tirages de photographes comme Boris Kossoy, Sebastião Salgado, Miguel Rio Branco, Carlos Freire, Regina Vater, Nair Benedicto, Alécio de Andrade, ou encore Cassio Vasconcellos. Seule la Maison Européenne de la photographie conserve un ensemble de près de 650 tirages de 34 photographes contemporains (Sebastiao Salgado, Claudia Andujar, Alair Gomes, Miguel Rio Branco…).

C'est fort de ce constat que le galeriste parisien Ricardo Fernandes, natif de Belo Horizonte, ville qui accueille depuis 2013 le FIF-BH, l'un des plus importants festivals de photographie d'Amérique du Sud, s'est rapproché du département des Estampes et de la photographie en 2015. Afin de contribuer à l'enrichissement de cette collection et de promouvoir les photographes brésiliens contemporains, il a sollicité la générosité de photographes comme Pedro David, Lucia Adverse ou Anna Kahn. À ces initiatives s'est adjoint l'appui de la commissaire d'exposition Cristianne Rodrigues, qui a donné à la Bibliothèque une partie de sa collection d'imprimés sur la photographie brésilienne.

Par ailleurs, depuis 2019, le mécénat de 25 000 euros annuels proposé par Denise Zanet, PDG franco-brésilienne de la société Métropole et d'Initial LABOà Boulogne-Billancourt, laboratoire partenaire de nombreux festivals photographiques (Visa pour l'image, La Gacilly, Fondation des Treilles…) a permis d'ajouter aux quelque trois cents photographies déjà conservées plus de quatre cents tirages d'une trentaine de photographes au talent confirmé (Bob Wolfenson, Rogério Reis, Marcos Prado, Alexandre Sequeira) ou émergent (Ge Viana, Romy Pocztaruk, Felipe Fittipaldi). En raison de la pandémie le mécénat a été interrompu en 2021, mais reconduit dès 2022.

Au Brésil, le photographe et collectionneur brésilien rencontré lors d'une visite de nos collections pour Paris Photo en 2018, Joaquim Paiva, donne régulièrement des livres et des tirages de photographes dont il apprécie le travail. L'historienne Marly Porto a également facilité les échanges avec Rogério Reis et Valdir Zwetsch afin que les acquisitions puissent se faire dans l'enveloppe allouée par le mécénat. Enfin, au sein de l'Instituto Moreira Salles, nous pouvons aussi compter sur le soutien et l'expertise de Samuel Titan, chargé de la collection de photographie moderne et de Thyago Nogueira, chargé de la collection de photographie contemporaine, rédacteur de la revue ZUM et commissaire de la dernière exposition Claudia Andujar, la lutte Yanomami à la Fondation Cartier à Paris.

Un comité scientifique réunissant une dizaine de personnes a été créé en 2022 afin de repérer les travaux des photographes contemporains brésiliens les plus pertinents pour l'enrichissement des thématiques identifiées dans le fonds déjà constitué et la première réunion de ce comité s'est tenue le 14 juin en présence de Denise Zanet, Ricardo Fernandes, Marcella Marer, historienne de la photographie brésilienne, Ioana De Mello et Glaucia Nogueira, membres de l'association Iandé pour la promotion de la photographie brésilienne en France, Anne Husson, directrice de la Maison de l'Amérique latine à Paris, Marly Porto, historienne de la photographie au Brésil, Joaquim Paiva, collectionneur, Thyago Nogueira de l'Instituto Moreira Salles, et Daniella Araújo, conseillère culturelle de l'Ambassade du Brésil à Paris. Nous avons également échangé au sujet de ce comité avec notre collègue Emmanuelle Hascoët qui connaît bien le Brésil et ses institutions culturelles pour y avoir monté de nombreuses expositions lorsqu'elle travaillait à Magnum ainsi qu'avec notre collègue Maud Lageiste, chargée des collections en langue et littérature portugaises à LLA.

Un fonds qui ambitionne de refléter la vitalité de la photographie brésilienne contemporaine

Les thématiques et genres explorés dans le cadre de cet enrichissement des collections sont multiples (paysages, portraits, scènes de rues etc) et cherchent à s'émanciper des clichés populaires de l'exotisme. Se déployant en couleur ou en noir et blanc, toutes ces visions photographiques ont à cœur de montrer la créativité de la scène photographique brésilienne actuelle représentée par des auteurs qui ont souvent été déjà lauréats ou finalistes de plusieurs prix prestigieux au Brésil à l'instar du PIPA Prize.

Les photographies conservées dévoilent les paysages urbains ou naturels captés par Feco Hamburger, Lula Ricardi, Gisele Martins, Maristela Colucci, Cristiano Xavier, José Diniz ; ou encore le métissage ethnique évoqué autant par la jeune génération avec Julio Bittencourt et Renata Felinto que par une photographe humaniste comme Lita Cerqueira qui s'attache à la communauté noire de Bahia, ou par le photoreporter Valdir Zwetsch qui s'intéresse au territoire indigène de Xingu en Amazonie.

Certains photographes abordent aussi le potentiel expérimental de l'image photographique, à l'instar de Cris Bierrenbach qui utilise le procédé de la radiographie et du photogramme ou encore de Julianna Sicoli qui coud et découpe divers portraits de femmes qu'elle collecte dans des fonds d'archives.

Les séries conservées attestent des répercussions de la mondialisation dans ce pays clivé lors de l'arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro. Les nouveaux défis écologiques sont soulignés dans la série « Zoo » de Joao Castilho tandis que les tourments socio-politiques sont dévoilés par les œuvres d'Andrea Eichenberger, Yan Boechat, Carolina Arantes, ou Élle de Bernardini – première artiste plasticienne et photographe transgenre à être représentée par une galerie d'art au Brésil et collectionnée par les institutions brésiliennes.

La collection s'enrichit donc de travaux très engagés dans leur démarche de réappropriation mémorielle évoquant notamment la condition des minorités opprimées (Gê Viana, Renata Felinto, Livia Melzi) et relaie à cet égard la vision de la photographie latino-américaine telle que dévoilée à travers les récentes expositions organisées sur ce sujet à l'instar de Urbes mutantes : latin american photography (1941-2012) en 2012 au Museo de Arte del Banco de la Republica en Colombie, America Latina 1960-2013 au Museo Amparo et à la Fondation Cartier pour l'art contemporain en 2013, Pulsions urbaines : l'Amérique latine en mouvement (1962-2017) centré sur la collection Poniatowski aux Rencontres de la Photographies d'Arles en 2017, The Matter of photography in the Americas au Musée de l'université de Stanford en Californie en 2018, L'Amérique latine éraflée en 2021 à la Fondation Stichting en Belgique. Les commissaires de ces diverses expositions – Alexis Fabry, Natalia Brizuela, Jodi Roberts… – notaient que le continent latino-américain avait souvent été à partir des années 60 un terrain fertile de critique du médium photographique en lien avec l'image de presse et de développement des pratiques mixed-media. Si les travaux particulièrement engagés aussi bien politiquement que formellement dans une approche nouvelle du médium relayé par les catalogues de ces expositions ont contribué à proposer une approche non-essentialiste et résolument post-coloniale de la production latino-américaine en ce qu'elles se démarquaient d'un folklore autochtone attendu et recherché par l'Occident, il n'en demeure pas moins qu'ils ne représentent qu'un pan parmi d'autres de la photographie latino-américaine. Les œuvres conservées à la BnF témoignent aussi d'une autre approche de la photographie chez des auteurs qui s'affirment d'abord comme des photographes plus que comme des artistes visuels intervenant sur l'image et dont l'engagement politique s'avère moins frontal. Il peut ainsi s'exprimer à travers une photographie plus vernaculaire et quotidienne comme avec le travail des portraitistes Afonso Pimenta et Joao Mendes ou encore la série Na Lona de Rogério Reis sur le carnaval dans les favelas de Rio. Il peut aussi adopter un registre critique faisant la part belle à la métaphore et à l'allégorie (cf. œuvres photopoétiques de Boris Kossoy ou portraits à la douce mélancolie de Gisele Martins). Soucieux de mettre en valeur dans le regard qu'ils portent sur le monde une forme d'exigence portée au tirage argentique et à la temporalité lente qu'il convoque, les photographes creusent un sillon résolument poétique et humaniste qui s'affirme loin de l'exotisme simpliste ou de la dénonciation démagogique.

Colophon

Héloïse Conesa

Conservatrice du patrimoine · Photographie contemporaine · BnF

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